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Epreuve d’un évêque


Atteint d’un cancer des os, Mgr Vieira, évêque de Djougou, vient de rentrer au Bénin après un long et douloureux traitement à Rome. A la veille de ses 35 ans de sacerdoce, il livre à La Croix le récit de cette expérience et nous explique en quoi elle a raffermi sa foi et son abandon à la grâce divine.


La Croix : Monseigneur, vous venez de rentrer de Rome après un long séjour pour vos soins. Mardi 29 juin prochain, vous fêterez vos 35 ans de sacerdoce. Cette année sacerdotale qui vient de finir, vous l’avez vécue comme une année de grandes souffrances à cause de votre maladie. Quelles sont vos impressions, vous, un évêque que le Seigneur a visité dans la souffrance? Le peuple de Dieu qui souffre, qui est tenté et quelquefois se décourage, a besoin de bénéficier des grâces que votre souffrance vous a apportées.

Mgr Paul Vieira: Je vous remercie de m’offrir cette occasion de m’acquitter d’un devoir. Quel est-il? Vous savez qu’à l’approche de la Passion, sachant la grande épreuve qui allait arriver à Saint Pierre, Jésus lui a dit: «Pierre, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Mais toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères». Je situe dans cette optique-là tout ce que je peux dire, dans cette rencontre avec La Croix comme à chaque fois que je parlerai de cette expérience que le Seigneur m’a donné de vivre. Je partage volontiers mes sentiments dans un seul but: que mes frères se trouvent affermis dans leur foi, dans leur confiance au Dieu Père, Fils et Esprit-Saint. Parce que la première grâce que j’ai moi-même reçue, c’est un affermissement dans ma foi. La souffrance est toujours une grande épreuve et risque d’être un scandale pour nous. Je l’ai éprouvée, je l’ai vécue. Mais quand avec la grâce de Dieu et grâce à la prière de tes frères, tu arrives à embrasser la souffrance en pensant à la croix du Christ, à sa souffrance à Lui, quand tu arrives à faire de la souffrance un chemin de fidélité à Jésus-Christ, alors après, tu n’as plus qu’un désir: partager cela avec tes frères. Mon tout premier sentiment, c’est de dire merci au Seigneur pour la façon dont il a conduit ma vie en cette année.
En posant votre question, vous avez fait converger beaucoup de choses. Le 35e anniversaire de mon ordination sacerdotale, mon ministère épiscopal, vous n’avez pas oublié d’évoquer l’année sacerdotale. J’ai comme impression que le Seigneur a voulu faire converger ces trois événements de grâce dans ma vie en cette année. Il suffit de voir la façon dont s’est déroulée ma greffe: dans un temps qui a même surpris mes médecins et qui m’a permis d’aller à Rome pour la clôture de l’année sacerdotale. Sur cette place Saint Pierre où j’avais été ordonné prêtre, j’ai pu rencontrer le pape Benoît XVI qui m’a dit: «j’ai su que vous avez été malade, courage». Je commence par la fin, parce que c’est à cette fin que le Seigneur m’a conduit. Mais ce ne fut pas toujours facile.

Dites-nous comment ceci a commencé?
Tout a commencé au mois de juillet 2009, au lendemain de mon anniversaire: je venais d’avoir 60 ans. Douleurs énormes et intenses dans les os, maux de tête, tension élevée, grosse fatigue, perte d’appétit, insomnie. Je pensais que c’était mon palu habituel. Finalement, je me suis référé à l’hôpital de Tanguiéta. Des analyses ont été faites, des calmants m’ont été administrés, rien n’a changé. Alors les médecins ont fait faire des analyses complémentaires. C’est là qu’ils ont constaté des éléments inquiétants. Ils ont décidé d’envoyer les résultats de ces analyses en Italie. La réponse fut la suivante: «votre patient est dans une situation qui peut être très grave. Il vaut mieux qu’il vienne tout de suite en Italie pour qu’on fouille en profondeur». Ainsi, le 19 juillet, nous avons pris l’avion pour arriver à Milan. Le 20 juillet à 10h, nous étions à l’hôpital. J’ai été pris en charge aussitôt, hospitalisé et examiné. Ils ont fouillé mon organisme, le cœur, la rate, le foie, les poumons. Et c’est le 24 dans l’après-midi qu’ils ont découvert ce que c’était: un cancer des os au troisième degré. Sur le coup, j’ai pris ça sportivement. La seule chose qui m’étonnait et m’intriguait, c’est le troisième degré; ça veut dire que c’est assez grave? Le premier degré ne s’est pas manifesté, le second non plus et on arrive au troisième avant que cela ne se manifeste! Diagnostic posé, traitement proposé. Je devais suivre une série de six chimiothérapies, une par mois, à partir du 28 juillet. Le Frère Florent m’a trouvé une communauté non loin de l’hôpital, où je suis resté entre temps. Notre Dieu est prévenant. Les frères, sans me connaître, m’ont remis la clé passe-partout de leur couvent en me disant: «avec ça, vous pouvez entrer partout chez nous; même dans l’église». Ce soir-là, j’ai soupé avec eux. J’avais accueilli la nouvelle sportivement, c’est vrai. Mais quand je me suis retrouvé seul dans ma chambre, ça a été l’épreuve. Je me suis mis à repenser au diagnostic. Alors, la révolte est montée en moi. J’ai pensé à Sainte Thérèse d’Avila pour dire au Seigneur: «si c’est comme ça que tu traites tes amis, on comprend que tu n’en aies pas beaucoup!» Et je continuais: «comment peux-tu permettre ça au moment où, plus que jamais, les villages de Djougou ont besoin de ma présence? (quand je dis «ma», c’est ensemble avec celle de mes prêtres). Qu’est-ce que tu veux de Djougou? Qu’est-ce qui se passe, Seigneur?» Je n’ai pas osé lui demander «qu’est-ce que j’ai fait?» Parce que je garde dans ma conscience que je n’ai aucun mérite et aucun droit; et ça ne me quittera jamais. Même si je fais l’effort de suivre Jésus, je ne lui demanderai jamais des comptes. Mais cette maladie, pour moi, allait bloquer tout, et je ne pourrais plus continuer ma mission. «Quel intérêt as-tu pour que je ne continue pas ma mission?» Ah! Dedans, ça bouillonnait contre Dieu. Et c’est là que je dis: merci pour la foi. J’ai pensé à ceux qui décident de mettre fin à leur vie. Mais moi, je n’ai pas à décider seul. Je me suis dit: «tu dis que tu es seul dans ta chambre. On t’a donné la clé pour aller à l’église, vas au moins à l’église. Si tu crois qu’Il n’est pas dans la chambre, Il est dans le tabernacle». Il était déjà 5h du matin; je n’ai pas dormi de cette nuit-là. Pour une fois, j’étais comme le Seigneur : la nuit était pour moi plus claire que le jour. Mais les yeux, l’esprit, étaient vivaces. Je descends à l’église, je m’assois devant le tabernacle. Et j’étais là, tout seul, à 5h du matin. Ma prière était mon regard posé sur le tabernacle, la croix et la Vierge. Comme une balançoire, mes yeux allaient du tabernacle à la Vierge en passant par la croix qui était au milieu. A un moment, mon regard s’est fixé sur la Croix et je me suis dit: «Qu’est-ce qu’Il a fait Lui? Est-ce que parce qu’Il a été sur la croix, sa mission s’est arrêtée? Au contraire, sa mission a porté des fruits. Et aujourd’hui, nous continuons. Et la Vierge! Elle embrassait la croix, elle l’a acceptée. S’il plaît au Seigneur que tu donnes ta vie de cette façon-là, pour parfaire ta mission, pour la purifier, eh bien, Paul, vas-y!» J’ai souri et j’ai senti descendre en moi une véritable paix. Alors, j’ai dit: «Seigneur, j’accepte et je m’abandonne». Et voilà: ce fut ma force, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Avec ce fiat à la souffrance, tout le reste s’est déroulé comme si je ne souffrais pas. Et pourtant, il y a eu des moments terribles.

Vous avez beaucoup souffert?
Tu côtoies la souffrance, tu côtoies aussi la mort. Ceux de ma maison pleuraient. Quand je suis revenu de la chimiothérapie, j’ai vu les sœurs pleurer, j’ai vu mes fidèles pleurer; moi-même je pleurais… c’est une expérience à faire. Mais à aucun moment, ces souffrances, ces pleurs n’ont été l’occasion d’aucun découragement ni de révolte; et ça, c’est une grâce. Je trouvais encore de la force pour dire à ceux qui m’entourent: «ne vous en faites pas, c’est normal, ça va passer». La seconde étape dans l’acceptation a été de positiver cette souffrance. La souffrance est purificatrice; il faut que je l’adjoigne à la souffrance du Christ. Et c’est là que toute ma vie sacerdotale m’est revenue: «tout s’est passé pour toi comme sur des roulettes. C’est vrai: si vous demandez à certains prêtres, ils vous diront: ‘pour Mgr Vieira, tout est facile’. Le Seigneur a peut-être voulu te donner l’occasion de purifier ta propre vision de ton sacerdoce et d’affermir ce que tu as fait jusqu’à présent, en retournant toute gloire à Dieu». Il y avait peut-être un peu de gloriole dans ma vie. Peut-être  même que, sans en être conscient, je ne retournais pas assez au Seigneur les réussites de ma vie. Humainement parlant, j’ai réussi des choses. Est-ce que j’ai toujours dit que c’est par la grâce de Dieu? Et même quand je le disais, est-ce que j’en étais vraiment  convaincu? Nous avons à nous interroger devant le Seigneur. Nous sommes des enfants gâtés. La main du Seigneur nous conduit tous les jours, nous profitons de ses prévenances, ses délicatesses. Mais combien de fois nous arrêtons-nous pour  les contempler, pour dire merci au Seigneur?  Je voudrais vraiment donner cette conviction-là à mes frères et sœurs: que «Dieu est présent» et qu’il faut qu’ils essaient de découvrir cette présence dans leur vie pour se confier à cette présence-là. Et certaines phrases de l’Evangile résonneront dans leur cœur avec une nouveauté extraordinaire. Moi-même, j’en ai fait l’expérience au cœur de ma maladie, quand je célébrais  chaque jour l’Eucharistie dans ma chambre stérilisée.

Vous y êtes resté plusieurs jours?
Oui! Le sommet du traitement a été la greffe en elle-même. Etant donné que c’est ma moelle osseuse – pas la moelle épinière – qui était cancérigène, il s’agissait  de la tuer pour la remplacer par une nouvelle.

Cela se fait comment?
En principe, on cherche un donneur; on voit la compatibilité de sa moelle avec celle du malade et on prélève la moelle saine chez lui; on la multiplie, on la régénère; on tue ta moelle à toi, et on te greffe la moelle de l’autre. C’est une première possibilité. Deuxième possibilité: on prélève les cellules du malade. On les purifie au laboratoire; on les fait régénérer; on les multiplie et on te les remet dedans. Mais tout le monde n’arrive pas à donner sa moelle. Il s’est fait que chez moi, ils en ont récolté à foison. Mais à chaque étape de mon traitement, le Seigneur a voulu m’amener à Lui dire: «c’est Toi qui fais». J’ai toujours mon chapelet. Pendant le prélèvement des cellules, sous le drap, j’ai commencé à dire tranquillement mon chapelet. Ils ont commencé à prélever; quinze minutes après, le médecin vient:  on va vous mettre la télévision, sinon vous allez vous ennuyer». Je dis non, et lui montre le chapelet. Il s’étonne: «il prie». Il n’avait jamais vu ça. Il est allé informer tous les infirmiers et infirmières  de la maison, beaucoup sont venus  pour me regarder, en silence. Au bout d’une heure, le médecin a déclaré: «on a trop de cellules, ça suffit. Vous n’avez pas besoin de rester plus longtemps». Ils m’ont libéré, et m’ont dit de revenir le 11 mai à 8h30. Je suis arrivé à 7h30, à 8 heures, ils m’ont pris et installé dans la chambre, tout était prêt. Ils m’ont préparé pour la greffe en commençant par une petite chimiothérapie de 40 minutes environs, mais qui n’a rien à voir avec les autres, qui comporte des risques. Après 48 minutes, j’ai lu sur leur visage une satisfaction totale. J’ai souri et j’ai demandé si c’était fini, ils ont répondu: «oui». Mais ce n’était pas encore la greffe: c’était pour tuer la moelle osseuse de toutes les cellules cancérigènes qui étaient dans mon corps.
Le 12 mai, ils m’ont annoncé que la greffe aurait lieu le lendemain, soit le 13 mai. J’ai compris que c’était pour ça que le Seigneur me faisait attendre: Il voulait que cette greffe dont on m’avait dit le danger se déroule sous la protection de Marie, Notre-Dame de Fatima.  Il n’y a pas de hasard dans notre vie. J’ai dit merci Seigneur, j’ai failli pécher contre la grâce de l’abandon et de la confiance que Sainte Thérèse me demande chaque matin. Une chose est de prier le Seigneur, une autre est de vivre ce que nous demandons au Seigneur dans la prière. Nous ne pouvons pas savoir tout ce que le Seigneur dispose pour nous, c’est pourquoi nous devons faire tout en confiance. J’ai failli manquer de confiance. Je devais passer deux mois à l’hôpital. Le 15e jour, on m’a libéré en m’invitant à venir faire trois contrôles. La greffe a réussi à 100%.  C’est à ce moment que j’ai senti la prière du peuple pour nous leurs serviteurs. Et c’est là que j’ai pensé à la parole du Christ quand il dit qu’il a prié pour Pierre. Jésus prie pour moi et pour nous tous, chaque jour; il faut que nous y croyions.
J’ai été faire les différents contrôles. Puis, ils m’ont autorisé à rentrer chez moi, en Afrique. C’est comme ça que je suis revenu au Bénin, heureux de revoir mes frères et sœurs. Et je suis encore plus heureux de pouvoir leur dire: faites confiance au Seigneur comme son fils Jésus-Christ sur la croix et  comme Saint Paul l’a dit plus tard: «je sais en qui j’ai confiance. Père, en toi, j’abandonne mon esprit». La plus grande liturgie que nous pouvons célébrer au Seigneur - et l’Eucharistie quotidienne peut nous amener à le comprendre - c’est celle de notre propre vie et de notre personne, données en offrande. Même si demain, mes frères et sœurs apprennent que Paul Vieira est mort, qu’ils disent que Dieu est grand. Alors, j’attends.
35 ans de vie sacerdotale, 15 ans d’épiscopat, 15 ans d’existence du diocèse de Djougou. Tous mes souvenirs sont des actions de grâces.
Propos recueillis par
Abbé André S. Quenum
et Guy Dossou-Yovo

La date du 13 mai
13 mai 1917 : Première  Apparition de la Vierge Marie dans le village de Fatima au Portugal, aux trois petits pas                                  toureaux Lucie, François et Jacinthe.
13 mai 1981 : un attentat contre le Pape Jean-Paul II  à la Place Saint Pierre au Vatican
13 mai 2000 : la béatification des pastoureaux de Fatima,
François et Jacinthe Marto
Jean-Paul II  offre au sanctuaire une des balles qui l’ont frappé et elle a été sertie dans la couronne de                                          la statue de la Vierge.
13 mai 2008: décès du Cardinal Bernardin Gantin
13 mai 2010: Le pape Benoît XVI offre une rose d’or à la
Vierge à Fatima                  
Mgr Paul Vieira reçoit une greffe à Rome

 

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