Qu’attendez-vous du prochain président ?
LETTRE n°6 AUX PRESIDENTIABLES de 2011
L
a question des candidatures
Cette lettre, qui vient d’une conversation de Mathias Hounkpè avec un taximan illettré de Conakry (Guinée), quelques jours avant la tenue de l’élection présidentielle, reflète les préoccupations des Africains sur ceux qui les dirigent. Elle peut également traduire les inquiétudes de citoyens béninois ordinaires sur le nombre et les qualités techniques et morales des candidatures à la présidentielle de 2011, et par conséquent, elle ne manque pas de nous interpeller chacun.
En règle générale, au Bénin comme à l’extérieur, je considère la compagnie d’un ressortissant du pays, qu’il soit chauffeur, taximan, conducteur de taxi-moto, cadre, vendeur ambulant, commerçant, étudiant etc. comme une occasion privilégiée de m’informer sur la politique du pays, la gestion des affaires publiques, la mentalité et l’état d’esprit des citoyens… Conakry, capitale de la Guinée, n’a pas fait exception et je voudrais partager avec vous, chers présidents potentiels du Bénin, les enseignements que je tire de mes échanges avec un taximan, appelons-le Thierno. De toutes les questions qui ont nourri notre discussion, au hasard de la circulation et des embouteillages de la capitale guinéenne, celles qui nous paraissent les plus pertinentes au regard des préoccupations qui ont suscité cette initiative de lettres aux présidentiables seront présentées ici. Chacune des questions retenues est suivie de la réponse de Thierno que j’essaie de présenter à peu près dans les mêmes termes que lui, et de la leçon que j’estime correspondre à des préoccupations sur lesquelles les citoyens béninois ont besoin de réponses précises.
« Thierno, pourquoi penses-tu qu’il y a autant de candidats pour la présidentielle du 27 juin 2010 (il y en a 24 de retenus sur plus de 40 candidatures à l’origine) ? »
« Ils sont beaucoup comme ça, parce que ces gens pensent que le pouvoir c’est pour manger eux-mêmes avec leurs familles… S’ils savaient que c’est très difficile et qu’ils doivent donner aux populations la santé, la sécurité, l’école, la nourriture, ils ne seraient pas beaucoup comme ça…»
Voilà, chers présidents potentiels du Bénin, ce que pense Thierno, taximan analphabète, de la pléthore de candidatures à la présidentielle guinéenne. Dans son entendement, si les candidats pouvaient prendre conscience de l’ampleur des défis que constitue la conduite de la destinée d’un pays, ils ne seraient pas aussi nombreux à prétendre à la magistrature suprême. Le moins qu’on puisse dire est que c’est là une réflexion frappée au coin du bon sens.
Chers candidats probables à la présidentielle de 2011 au Bénin, quelle assurance donnez-vous aux citoyens sur le sérieux de votre candidature? Quelle preuve donnez-vous que vous appréhendez effectivement, en profondeur, les difficultés de la fonction présidentielle et que votre intérêt ne se limite pas à ses ors et lumières? Quel est l’objectif que vous poursuivez avec cette candidature? Pouvez-vous nous convaincre que vous n’êtes pas dans la course seulement pour distraire ou pour émietter l’électorat, réduisant ainsi toute chance de débats de société pertinents ? Jouez-vous avec notre système électoral pour vos affaires personnelles, dans l’espoir de devenir ministre demain, après avoir monnayé les voix réelles ou supposées de votre électorat ? Ou pour pouvoir écrire sur votre carte de visite : « Ancien Candidat à la Présidence de la République » ? Au fond, qu’apporte votre candidature à la recherche de solutions à nos problèmes de société ?
« Thierno, pourquoi soutiens-tu le candidat X (dont la photo était dans sa voiture) ? »
« Il a beaucoup travaillé avec Conté (le président Lansana Conté dont la mort a permis la transition actuellement en cours en Guinée), mais il n’a aucune affaire de « manger » (entendez: on ne lui connaît pas de cas de mauvaise gestion, de corruption ou d’enrichissement personnel illicite). Et puis, il a fait beaucoup de choses dans le pays, il a beaucoup travaillé (il cite plusieurs réalisations d’infrastructures et d’autres). Il est allé dans tous les pays du monde, il connaît les gens et on le connaît. C’est le seul qui a visité toute la Guinée pendant la campagne…»
Chers présidents potentiels du Bénin, Thierno et les citoyens béninois analphabètes ne manquent pas de maturité politique, ni de logique ou de bon sens. Ils savent que votre passé doit être pris en compte dans l’appréciation de la crédibilité de votre candidature. Alors, répondez-nous, vous qui aspirez à présider à nos destinées : qu’avez-vous réalisé par le passé pour le pays aux différents postes que vous avez occupés et qui justifierait que nous vous confiions la magistrature suprême ? Quel a pu être votre bilan, Messieurs? Comment avez-vous utilisé les fonds qui ont pu être mis à votre disposition dans l’exercice de telles responsabilités ? Thierno ne nous dit-il pas ainsi que si vous traînez des casseroles, il serait peut-être plus sage que nous ne vous confiions pas la destinée de toute une Nation ? Et qu’il ne sert à rien de vous confier les destinées de tout un pays si vous avez été incapables de gérer convenablement le peu qui vous a été confié par le passé ? Nous ne vous demandons surtout pas quelles sont les libéralités que vous avez déversées sur les populations. Nous voulons des preuves vérifiables de la qualité de votre gestion.
« Thierno, pourquoi pensez-vous que le candidat Y n’est pas crédible ? »
« Vous savez, à son âge (assez avancé), il n’a pas d’enfant, il n’a pas de femme chez lui à la maison… Est-ce qu’une telle personne peut diriger un pays ? Si tu ne peux pas avoir un foyer, comment peux-tu diriger un pays? »
Vous me direz peut-être que Thierno exagère un peu sur ce point, et je pourrais en convenir avec vous. Mais, entre nous, ce taximan dégourdi ne nous permet-il pas simplement de comprendre que votre vie privée peut également nous donner des indications sur votre capacité à diriger tout un pays ? Question délicate, certes, qui, une fois de plus, ne manque ni de logique ni de bon sens. Mais nous ne vous demandons pas d’être des héros ou des saints: nous avons juste besoin de savoir ce qui, dans votre vie privée, pourrait constituer pour nous un indice de la qualité de l’homme que vous êtes. Mieux, quelles assurances pouvez-vous donner aux Béninois que certains aspects de votre vie privée ne nuiront pas à votre capacité à diriger le pays, avec hauteur et efficacité ?
« Pourquoi cherchez-vous à quitter le pays ? » (parce que Thierno a déjà un visa pour aller dans un pays européen)
(Thierno, comme révolté) «Dans ce pays, il n’y a pas nourriture, pas santé ni sécurité… Là-bas, je peux avoir tout cela. Sinon, pourquoi je vais quitter le pays? Qu’est-ce que je vais aller chercher ailleurs ? Si, dans un pays, les citoyens peuvent avoir cela, ils ne vont pas quitter le pays».
Chers présidents potentiels du Bénin, même si la question de l’exil de nombreux Africains est bien évidemment beaucoup plus complexe et que les causes ne se limitent pas à ce seul aspect, Thierno ne nous rappelle-t-il pas que de ce que font les dirigeants une fois au pouvoir dépend, ne serait-ce qu’en partie, la désaffection de leurs concitoyens pour leur pays et leur détermination à le fuir, allant jusqu’à partir sur des barques de fortune (ou d’infortune), préférant prendre le risque d’un péril en cours de trajet que d’accepter la certitude d’un horizon bouché ?
La principale leçon qu’il faudrait tirer des échanges avec Thierno est, à mon humble avis, la suivante: les compétences techniques et morales, jusque dans la vie privée, sont nécessaires et même indispensables pour la crédibilité des candidatures à la magistrature suprême. Il est, par conséquent, urgent pour nous au Bénin d’identifier des outils susceptibles d’aider à reconnaître et à ne sélectionner que des candidats techniquement et moralement aptes à diriger un pays.
Pourquoi, chers présidents potentiels, pouvez-vous prétendre diriger le Bénin, si vous n’êtes pas capables d’apporter la preuve qu’à un niveau inférieur de gestion (entreprise, société d’Etat, ministère) ou dans une gestion antérieure de la magistrature suprême, vous avez su vous acquitter correctement de votre tâche ? Comment et pourquoi pouvez-vous prétendre diriger le Bénin si, partout où vous êtes passé auparavant, vos actes ou votre passage ont laissé comme une odeur de souffre ?
Ceci constitue un meilleur moyen de réduction du nombre de candidats à la présidentielle que, par exemple, le relèvement de la caution. J’ai provoqué Thierno sur cette question et il n’a pas réagi, comme si la question de la caution n’avait aucun intérêt pour lui. Sa réaction, à mon avis, mérite réflexion. La caution en Guinée est d’environ 30 millions de Fcfa et pourtant il y a 24 candidats. Pourquoi le fait de posséder une telle somme d’argent vous rendrait-il plus compétent moralement et techniquement pour diriger un pays ? Nous reviendrons sur cette question.
Hounkpè Mathias
[Res Publica]
Lettre aux présidentiables de 2011
Suite à l’enthousiasme qu’a généré la lettre adressée aux candidats à la présidentielle de 2011 sous la plume du politologue Mathias Hounkpè, votre hebdomadaire La Croix du Bénin vous invite à lui faire part de vos préoccupations importantes pour enrichir par une méthode participative l’initiative de la série de lettres à adresser aux présidentiables de 2011.
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