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«Le vodoun est fragmentaire et se veut fragmenté»

A l’occasion de la fête des religions traditionnelles, la rédaction a  interviewé pour ces lecteurs Dr Emile Ologoudou, sociologue, ancien porte-parole de feu Daagbohounon, pour prendre son avis de chercheur sur certaines confusions de plus en plus croissantes.



La Croix du Bénin : Comment devient-on tête couronnée ?
Il y a en général trois processus pour conduire à la tête couronnée. Dans un premier temps, les royaumes bien organisés dans l’histoire ont un arbre généalogique. Donc la tête couronnée, dans ce cas, se situe dans un arbre généalogique. Deuxièmement, les Français et Anglais colonisateurs ont institué chez nous un personnel de commandement. Cela a donné les Chefs cantons dont l’intervention a été très sensible notamment après la guerre de 1939. De là remonte le pouvoir de certaines têtes couronnée.
La troisième catégorie de tête couronnée vient des influences de l’esclavage. Ce sont les familles qui ont connu un essor particulier à partir de l’esclavage. Soit elles ont échappé à l’esclavage et se sont installées pour devenir membre de l’aristocratie. Dans ce cas il y a des intermédiaires comme les de Souza qui ont forcément une cour. Soit à cause d’une fonction, les familles font partie de la hiérarchie dans la société esclave.  On  avait par exemple les «Sinzogan» qui géraient la distribution de l’eau chaude  ou les «Azogan» qui étaient chargés de la supervision des travaux. De ces pouvoirs descendent aussi d’autres têtes couronnées.

Comment expliquez-vous la résurgence et la multiplication des têtes couronnées ?
La forme est devenue aujourd’hui plus ostentatoire. Avant, il y avait de grands chefs de familles. Nos sociétés sont des sociétés d’honneur. Donc l’honneur est l’une des valeurs capitales chez nous. Aujourd’hui, la culture de l’honneur s’est accrue. Mais beaucoup plus sous un angle égotique.
Peut-on voir clair dans la hiérarchie du vodoun et des chefs  traditionnels ?
Notre tradition africaine ne dit pas que plusieurs dieux ont créé le monde (Atinkpo kankpo). Mais à la création il y a des témoins qui ont des statuts particuliers. Il y a une marque de distinction dans la religion traditionnelle entre Dieu et ces témoins. Selon moi la religion traditionnelle est à la fois plurielle et unique. Unique parce que chacun trouve le vodoun qui a des liens avec lui. Le vodoun concerne d’abord cette division interne. Tu t’occupes des choses de ta maison, je m’occupe des choses de ma maison. Les africains de chez nous considèrent le ‘’Gbèdoto’’ comme le créateur unique. Sur ça nous sommes d’accord. Mais l’idée pragmatique de cela, c’est qu’il y a des témoins qui ont des qualités de divins créateurs pouvant devenir des guides pour chaque communauté. Et cela va si loin que si cela ne te concerne pas et que tu t’en mêles, ça ne te fait pas du bien. Mais constatant qu’une divinité fait bien ailleurs, je peux tout mettre en œuvre pour l’échanger grâce à une alliance de mariage avec un membre de la famille concernée. Il y a le Vodoun classique, humaniste africain et il y a le vodoun moderne comme le Thron Kpétodéka. C’est là où le problème de la hiérarchisation est très compliqué. Le référentiel dans le Thron ressemble à un blanc du Moyen Orient. A partir de là, nous avons un problème de la hiérarchie qui s’imposerait d’emblée aux deux : le Vodoun moderne et le vodoun traditionnel.
Quand nous considérons les royautés telles qu’elles ont existé dans le passé, elles ne s’imposent pas d’emblée aujourd’hui, d’autant qu’elles sont souvent divisées. A Savè, il y a deux rois. A Abomey, on en a deux. A Porto-Novo, ils sont au moins trois. Ce qui fait que l’unité est désagrégée. A partir de là,  qu’est-ce qu’on peut faire? Et c’est difficile de distinguer les bonnes volontés des pêcheurs en eau trouble.
Le Vodoun est fragmentaire et se veut fragmenté ; parce que quand ce n’est pas ta maison, n’y vient pas. Il y a toujours cette manière de rejeter les gens selon l’initiation. On a essayé de transformer l’initiation, mais elle demeure fondamentale. C’est même allé très loin. Au point où vous pouvez avoir beaucoup d’autorité, vous ne viendrez au vodoun que par les cultes initiatiques. La question de Chef suprême de Vodoun a opposé Daagbohounon et Sossa Guèdèhounguè. Dotou a pris la place de son feu père Gèdèhounguè, mais il n’a pas l’autorité pour régner sur les Vodoun.
Comment les  religions traditionnelles ont-elle géré l’aide financière que l’Etat leur a accordée ?
L’aide de l’Etat a été distribuée par département. L’Atlantique a eu 8 millions. Il est revenu à Ouidah d’avoir 1 million. On a redistribué  par commune. Il y a une grande frustration au niveau de ceux qui n’étaient pas à ce partage. L’éternel problème est de savoir si l’aide est allée vers ceux à qui elle est destinée. En fait, c’est la hiérarchie plus ou moins bancale qui a distribué. Et l’idée même de l’aide, c’est la présence de la pauvreté ; et il n’y a aucune possibilité de décollage. Nous nous battons pour qu’il y ait école pour les tout petits ‘’hounvi’’ dans les couvents. Parce qu’avant, c’était interdit. L’accès à la vie moderne est interdite à celui qui va au couvent. Cette pratique ne fait pas avancer la société moderne.

Quelle lecture faites-vous des relations entre la religion traditionnelle et la démocratie?
Les rapports de la démocratie avec les Chefs traditionnels et autres s’articulent d’abord autour de l’encadrement des masses pour pouvoir obtenir leur suffrage. Le pouvoir passe par le haut pour influencer la religion ; c’est-à-dire l’homme d’en bas se présente comme assez démuni. Et à partir de là, il est manipulable à coups d’argent. Notre problème fondamental, c’est que nous sommes soumis. La clientélisation est devenue importante par rapport à la société civile qui serait dûment informée et formée et ayant un minimum d’autonomie.  Mais hélas ! Il y a aujourd’hui au niveau de la société civile, un mélange, un amalgame, une sorte de société mixte où les gens n’ont pas la possibilité d’être libres et de regarder en face le pouvoir pour lui parler. Or quand on est dans les allées du pouvoir, il y a forcément la corruption. Aujourd’hui, chacun peut se dire roi en inventant des choses plus ou moins vraies. Ce sont les humanismes extérieurs qui nous entraînent contre très peu d’initiatives internes.

Alain Sessou et Guy Dossou-Yovo

 



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