Hebdomadaire Catholique: Justice - Vérité - Miséricorde

OBAMA l’Africain ?
La chance de Barack et le malheur de l’Afrique !


C’est sûr, Barack a eu la baraka. Obama a eu de la chance ! Mais la chance, ici, comme cela arrive souvent, a un nom qu’il importe, avant tout, de chercher à découvrir. Autrement,  l’événement   politique de majeure portée historique   que  constitue l’élection du premier Noir à la présidence des Etats-Unis d’Amérique risque de se transformer, sous les tropiques africains, en un laurier fictif sur lequel certains sont prêts à s’endormir à poings fermés ou encore en un sujet d’instrumentalisation à des fins inavouées.
Mais d’abord, de peur qu’elle ne parasite le raisonnement ou n’obscurcisse l’horizon, évacuons d’emblée cette considération : avec le Watergate dans le passé, scandale politique, et, dans l’actualité la plus récente, des cas tels que celui de Bernard Madoff, gigantesque scandale financier, personne ne peut prétendre que les Etats-Unis d’Amérique sont un pays d’anges, où selon l’expression de Voltaire mise dans la bouche de Candide, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.  Quant aux conditions dans les lesquelles le président George Bush a été élu en 2000, pour son premier mandat, ayant peu à envier à certaines élections dans des républiques authentiquement bananières, inutile d’y revenir. Car, il y a encore mieux ! A défaut de laisser une femme prendre le pouvoir par la force, aucun homme, à notre connaissance, n’a jamais été assez galant pour le lui offrir à la suite d’un coup d’Etat : qui, avec Mme Gloria Macapagal-Arroyo, chef d’Etat en fonction aux Philippines, élue puis réélue, qui, avec Mme Ellen Johnson-Sirleaf  présidant aux destinées du Libéria depuis 2006, ou encore avec le souvenir de l’ex Premier Ministre du Pakistan, Benazir Bhutto, assassinée, toutes des femmes auxquelles des pays du tiers-monde ont osé confier démocratiquement les rênes du pouvoir au sommet de l’Etat  qui, donc, vu ce qui précède, oserait présenter les Etats-Unis comme l’incarnation pure, sans souillure ni bavure, de la démocratie parfaite, égalitaire, alors que les Américains, apparemment, en sont toujours à hésiter sur la convenance d’une femme à la Maison Blanche, comme le commandant en chef ?
Toutefois, la nation américaine, malgré ses tares supposées ou réelles, en dépit de ses faiblesses ponctuelles ou structurelles, nonobstant ses erreurs politiques ou ses lacunes économiques, cette nation, avec ses dernières élections présidentielles, a tout au moins donné ou redonné, à qui veut y être sensible, la preuve de sa spécificité, de ses qualités propres, de son génie collectif. Or, tout individu ou tout peuple, qui reste rivé sur les limites d’un autre peuple ou d’un système au point de se trouver incapable de reconnaître les qualités de ceux-ci, se refuse la chance d’admirer l’horizon étoilé afin de s’orienter.
Au risque de choquer, osons, dès à présent, l’affirmer clairement : l’étoile, ici, ce n’est pas d’abord Barack Obama. Oh ! pour sûr, il est brillant ! Par ailleurs, qui pourrait contrarier ou réprimer l’imparable furie de joie que son élection  a déclenchée en Afrique et dans la diaspora noire ? Son «Yes, we can», les Noirs de toute la planète, comme en s’arc-boutant  sur cet homme, certes bien bâti mais plutôt frêle,  se le sont approprié. Il est devenu pour beaucoup un symbole éclairant, un modèle lumineux. Et combien les peuples ont besoin de symbole pour vivre et survivre, surtout lorsqu’ils sont confrontés à d’énormes défis comme c’est le cas en Afrique ! Or ce qui est fascinant dans les symboles, c’est qu’ils appellent constamment à aller au-delà d’eux-mêmes, ils sont destinés à être dépassés pour conduire au signifié, mieux pour introduire dans le secret de la substance à laquelle ils renvoient.
Alors, à quoi le symbole Obama renvoie-t-il les Noirs en particulier ? Tous les congénères qui se réjouissent de son élection, surtout en Afrique, qu’y voient-ils et que veulent-ils en retenir ? La victoire de David sur Goliath ? On imagine la couleur de l’un et de l’autre ! L’intelligence dont le Noir est (aussi) douée et l’organisation dont il peut (aussi) faire preuve ? L’honneur et la dignité longtemps déniés mais finalement reconquis, de haute lutte, par toute une race ? Sans doute a-t-on célébré, un peu partout, un peu de tout cela à la fois.

Le succès d’un système
Mais sans rien nier des grandes qualités personnelles de tous ordres dont M Obama a dû faire preuve, sans rien minimiser de la chance tout aussi personnelle qui lui a souri par le concours favorable de certains événements dans sa vie, la véritable baraka de Barack, sa vraie chance, l’élément majeur déterminant de son succès, c’est un système : le système socio-économique et politique des Etats-Unis qui a appris et continue d’apprendre, bon gré mal gré, à travers les vicissitudes d’une histoire mouvementée, à ne trouver aucune couleur à la compétence, à l’intelligence, au savoir-faire, au génie sinon la couleur  de la juste reconnaissance. Aux Etats-Unis, dans la rue et autres milieux publics, on peut (encore) être victime de cruelles discriminations. Mais les mêmes comportements de moins en moins ont droit de cité dans les milieux où priment la recherche de l’efficacité et les capacités intrinsèques des personnes. Ne polarisons pas l’esprit sur la question raciale. Combien de pays ont eu un président handicapé moteur, perclus ? Les Etats-Unis se le sont permis, en une période aussi grave et délicate que celle de la crise de 1929 et de la Seconde Guerre Mondiale. Franklin Delano Roosevelt a dirigé les USA, voire le monde, de sa chaise roulante. Malgré son handicap, il est resté d’ailleurs le seul président américain à avoir été élu bien quatre fois (1933, 1937, 1941, 1945). Devant les hommes et les femmes de grande valeur, les américains savent s’incliner avec fair play, sans même regarder leurs jambes (qui pourraient manquer) ou la couleur de leur peau (qui pourrait embarrasser certains).
C’est la force et la solidité d’un tel système qui a permis à Barack Obama, malgré ses lourds handicaps au départ, de s’imposer d’abord dans le camp démocrate (et face à qui !), comme le meilleur candidat possible dans les circonstances actuelles, avant de pouvoir être hissé, grâce  à un soutien populaire vraiment impressionnant, sur la plus haute marche politique du pays considéré encore comme la première puissance de notre planète.
Aujourd’hui, dans le panorama du monde, l’élection de Barack Obama ne peut être qu’une spécificité américaine ; c’est l’une des mille et une concrétisations de l’american dream, une american story, indissociables de l’histoire et de la culture américaines.
Voici ce que déclarait, il y a seulement quelques semaines, le franco-sénégalais, Pape Diouf, président du club de football «L’Olympique de Marseille» depuis 2005 et qui sait certainement plus que beaucoup de quoi il parle : «Je suis une anomalie car, avant moi, il n’y a pas d’exemple. Je suis devenu symbolique, car j’occupe un poste qu’on ne donne pas aux Noirs et aux Arabes. Attention, ce n’est pas un complexe de persécution, simplement l’amer constat de la réalité». Et parlant de la récente nomination d’un «commissaire à la diversité et à l’égalité des chances» en France, il élargit l’horizon : «L’élection d’Obama a été plus qu’un électrochoc. Là où la question de la diversité ne se posait pas, elle commence à l’être, comme en Italie ou en Espagne1».
Autant dire que nulle part en Europe, voire ailleurs dans le monde, du fait des contingences historiques, des   pesanteurs socio-économiques, des atavismes politiques, M Obama, dans les circonstances actuelles, n’aurait pu être élu président.
Il faut donc d’abord et avant tout saluer le système américain, en toute justice, et lui reconnaître ce qu’il a de si original et de sublime pour permettre l’élection d’un handicapé ou du fils d’une Blanche américaine et d’un immigré noir africain à son plus haut poste de responsabilité politique.
Pour tous les peuples et pays surtout africains, il y a là assurément une leçon à apprendre, mieux, quelque chose à prendre. Ici, trop facilement, certains font du pouvoir politique le lieu et l’instrument de l’exaspération des tensions intercommunautaires ou de rivalités ethniques. Ce qui sépare l’électeur américain d’origine asiatique qui a supporté Obama et a voté pour lui, n’est-ce pas plus que les barrières supposées entre certains groupes ethniques africains ?
Ne soyons pas angélique, la politique c’est aussi et peut-être surtout l’art d’équilibrer et de contenir les rapports de force entre divers groupes à caractères souvent très variés. Mais elle devrait être d’avantage le lieu de la recherche du bien commun, ordonnée à la convivialité pacifique entre les diverses composantes d’une même société et non à un jeu cannibalesque, comme hélas, il est trop souvent donné de le voir en Afrique. La guerre pour le pouvoir, c’est la négation même de la politique, du moins en ce que celle-ci comporte de noble, c’est-à-dire le service de la cité, qui se fonde nécessairement ou devrait se fonder sur l’art de la conciliation et de la promotion du bien collectif.
La victoire d’un système politico-juridique ou de l’Etat de droit
Cependant ce serait tronquer le message de l’élection de Barack Obama que d’en conclure hâtivement, comme d’aucuns l’ont fait, surtout en Afrique, que n’importe qui, venant de n’importe où, pourvu qu’il soit compétent, peut être président de la république, chef d’Etat et chef de gouvernement, n’importe où. Pour certains, même si Barack Obama n’avait pas remporté les élections américaines, le seul fait qu’il ait pu se porter candidat était une occasion trop belle pour que ceux-là ne la saisissent afin de se faire entendre, au risque de succomber à la tentation de l’amalgame.
Certes, M Obama, avec son expérience plutôt limitée, peut avoir été vu comme n’importe qui : comme on le sait, autant Hilary Clinton que John McCain, à souhait, ont rappelé aux américains que Barack Obama, à part son mandat de jeune sénateur, n’a jamais exercé aucune responsabilité politique ou simplement publique. Certes, Obama a été considéré comme un simple outsider même dans son propre camp au départ et un cheval sur lequel beaucoup n’auraient pas misé le moindre cent. Mais il faut le dire et le souligner, s’il était venu de n’importe où, Obama, malgré toutes ses qualités personnelles, n’aurait jamais osé ni pensé se porter candidat à la présidence des Etats-Unis. L’american dream permet de nourrir toutes les utopies sauf une : n’importe qui peut devenir président des USA, n’importe qui, venant de n’importe où, peut être élu président de ce pays, mais pas l’américain le plus compétent, génie politique, qui n’est pas né citoyen américain. Car selon l’article 2 de la Constitution américaine et ses amendements, pour être élu président ou vice-président des Etats-Unis, il faut avoir au moins 35 ans d’âge, être citoyen américain à la naissance, résider au moins 14 ans sur le territoire national et n’être pas candidat à un troisième mandat.
Les Américains ont une si haute idée de la fonction présidentielle, qu’ils en ont exclu, d’office, jusqu’ici, des citoyens méritants certes, mais qui se sont un jour prévalus d’une autre citoyenneté.  Ostracisme ? Xénophobie ?
On peut l’appeler du nom qu’on veut, mais cette disposition repose sur une profonde connaissance à la fois des mécanismes du pouvoir et de la psychologie humaine. D’abord, il faut avoir le courage d’être soi-même, de se distinguer des autres, pour mieux fraterniser avec eux, sachant ce qu’on peut leur donner et leur refuser, ce qu’on peut recevoir d’eux et ce qu’on s’interdit de prendre d’eux. Ensuite, l’élément émotionnel entre en ligne de compte, bien souvent, même chez les grands hommes d’état, dans la prise de décision et il n’est pas normal qu’un peuple choisisse pour présider à ses destinées des femmes ou des hommes dont le cœur peut balancer entre deux patries.
Un grand peuple sait toujours honorer la haute fonction qu’exercent ceux qui sont appelés à le gouverner.  Quelles que soient les limites personnelles des individus qui occupent ces postes de responsabilité, ceux-ci devraient toujours être considérés comme réservés aux meilleurs citoyens, aux plus aptes à défendre le bien commun. Le bilan peu relisant de l’Afrique après 50 ans de réapprentissage de l’exercice de la liberté, est éloquent à ce sujet : n’importe qui, de n’importe où, prenant le pouvoir n’importe comment, n’importe où, cela conduit, sans beaucoup de détours, vers la catastrophe ! Il faut régler sereinement les conditions d’accès, d’exercice, de cessation et de transmission ordonnée du pouvoir politique. C’est aussi une leçon de l’élection d’Obama.
Barack Obama est noir ou métis. Cela, c’est sûr. Mais si jamais, il avait été africain, asiatique ou européen, de quelque nationalité que ce fût, avant d’avoir la nationalité américaine, la porte de la Maison Blanche lui aurait donc été définitivement, irrémédiablement et sans pitié fermée, conformément à des dispositions constitutionnelles des Etats-Unis. Simplement.
A ce sujet, un fait est digne d’intérêt, surtout observé de ce côté-ci de l’Océan Atlantique : il y eut certes quelques insinuations durant les primaires, au sein même du camp démocrate, et qui sait, peut-être aussi, entre temps, quelques vérifications discrètes d’Etat civil hors des Etats-Unis. Mais personne n’a pensé remettre en cause les règles en cours de jeu. L’incident massif, rêvé sans doute par certains, qui aurait définitivement arrêté l’inexorable marche d’Obama vers la Maison Blanche, c’était qu’il fut révélé né citoyen non-américain.
Les révisions de constitution faciles et fantaisistes, selon l’humeur de celui qui est au pouvoir, telles qu’elles s’opèrent, hélas souvent en Afrique, le trucage des élections, le refus de l’alternance malgré la volonté populaire clairement exprimée dans les règles de l’art, rien de cela ne fait sérieux. L’élection d’Obama, c’est aussi la force et de la stabilité d’un système politique et juridique ; sécurité et solidité d’un système juridique parce que les remises en cause fantaisistes ne sont pas autorisées: la constitution, comme le drapeau d’un pays, est sacrée et on ne devrait pas s’amuser à la réviser selon la tête du candidat d’en face.

La marche triomphale d’un parti politique
Pour peu que l’on connaisse l’histoire américaine, lorsque l’on sait les liens entre le parti démocrate et la communauté noire ainsi que les fondements historiques de tels liens, l’on ne peut trouver injustifié le fait que ce soit ce parti qui hisse le premier un afro-américain à la Maison Blanche. La victoire n’a pas été contre le cours du jeu, Obama n’a pas été élu contre le cours de l’histoire.
Il faut donc parler aussi de la force et de stabilité d’un système politique, parce que, loin de s’être engagé dans une marche solitaire voire messianique vers la Maison Blanche, soutenu directement et sans intermédiaire par le peuple américain, comme un candidat indépendant, Barack Obama a été porté par un parti, dont il est à la fois le produit et le porte-flambeau. Entre Obama, mandataire, et le peuple américain, mandant, il y a le parti démocrate.
Dès les primaires, au-delà des attaques entre les candidats du même parti politique, les intérêts, pour mieux dire, le bien commun de celui-ci sont pris en compte. L’un de ces intérêts, c’est qu’à travers l’un de ces membres, le parti prenne le pouvoir et l’exerce dans les meilleures conditions, selon un programme défini, des valeurs propres, de sorte à répondre aux aspirations des citoyens et s’assurer leur soutien pour d’autres rendez-vous. Un parti politique vrai est garant du candidat qu’il propose à des élections et sera comptable de sa gestion. En ce sens, le bilan, pour le moins, peu reluisant des deux mandats du président George Bush n’aura pas été pour rien dans l’échec du candidat républicain, lors des élections de novembre 2008.
C’est le lieu de s’interroger sur la nature des partis politiques en Afrique, qui généralement se confondent avec les intérêts, les ressources, l’organisation ou la non-organisation d’une personne. Peuvent-ils vraiment être des instruments de promotion et de sauvegarde de la démocratie, contribuer à l’ascension politique d’Obama réellement africains et à leur accession au pouvoir ? Refusant, et souvent à raison, de se fier à des institutions, clubs électoraux, qui ressemblent, non rarement, à tout sauf à des instruments de promotion de la démocratie et du bien commun, beaucoup de pays dont le Bénin en sont réduits à la recherche effrénée de candidats indépendants, pour ne pas dire messianiques, à chaque échéance électorale. Or, aussi bon et efficace que puisse être un candidat indépendant, en élisant celui-ci, le peuple fait comme s’il confiait la clef de la maison république à un inconnu, sans adresse, dont personne n’est garant, ni en cas de succès ni en cas d’échec, ni pour la bonne gestion ni pour tout éventuel cambriolage. Qui recueillera l’héritage politique de cet inconnu et comment à long terme le préserver pour qu’il enrichisse la Nation ? Autant l’Etat est une continuité, la démocratie, c’est aussi une culture à nourrir et une tradition à bâtir.
En définitive, au-delà d’une hystérie collective autour d’un homme, l’Obamania devrait, en Afrique, être le travail rigoureux pour la construction patiente et méthodique d’un système sûr, stable, qui permette à chacun, dans le respect des règles établies, d’avoir sa chance.
On voit donc où est le malheur de l’Afrique ! Heureusement, ce n’est pas une fatalité.

Dieudonné Datonou

Note
1Le Monde, 23 décembre 2008

 



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