J’adore les débats contradictoires, surtout lorsque mon interlocuteur s’ingénie à brouiller le fil de mes idées pour me confondre et me faire clouer le bec. Je saisis mon ordinateur cette fois, pour rendre honneur à mon maître, en la personne du Révérend Père Soglo, suite à son article qui peut se lire à la page 10 de «La Croix», n° 981 du 13 février 2009. Il ne sera pas fier de me voir capituler pour si peu et de si tôt. Tout en dressant la liste des points de divergence entre mon cher maître et moi, je vais m’atteler à rétablir le fil de mes idées, lever les points d’ombre et faire disparaître toute ambiguïté. Déjà je suis heureux que mon très cher maître soit maintenant convaincu qu’il n’y a ni conjuration, ni complot contre le Bénin. Mieux, je jubile du fait qu’il ait accepté tacitement toutes les tares de l’Ecole Coloniale que j’ai relevées et qui nous aliènent. Il est implicitement d’accord avec moi que les programmes intermédiaires avec les relents et les scories de l’Ecole Coloniale constituent le cheval de Troie et le vrai arbre du non retour : ils compromettent dangereusement notre envol pour le développement.
Rétablissement du fil de mes idées et points de divergence
«Déchets»
Avec toute la déférence requise, je fais constater ici que mon maître serait à bout de nerf, au point de ne plus considérer la masse des apprenants béninois qui excellent en orthographe et en mathématiques dans les concours organisés dans la sous région. Il aurait oublié tous les conseils qu’il ne cesse de prodiguer dans le sens de la patience à garder vis-à-vis des enfants. Les «compris/oui - non compris/oui» sont tout simplement des inadaptés à notre monde scolaire. Dieu les trouve très bons et les a investis de sa foi et de sa confiance sans limite. Il s’inquiète plutôt de notre inquiétude pour eux ; parce que c’est cette façon de les considérer qui les rend malheureux. Rares sont ceux qui parmi eux par un sursaut d’amour propre renversent la vapeur et s’affirment comme des génies. Ils ont peut-être plus de talents que nous. Nous avons le devoir de les leur faire découvrir et de les aider à les développer. Ces inadaptés, contrairement aux affirmations du Père Soglo, ne sont pas «promus à la pelle». Ils subissent au contraire sans pitié, la sentence écrite en la matière et sont renvoyés après le nombre de redoublement auquel ils ont droit. Alors, ils changent sans cesse d’établissement, dans l’optique de savoir au moins lire, écrire et parler français. En principe, ils doivent avoir un traitement meilleur. On devrait leur créer un centre de renforcement où ils suivront un programme spécial. Le Père soutient qu’ils sont légions. C’est possible, mais leur effectif ne pourrait justifier en aucune manière l’échec des Nouveaux programmes d’études (NPE), si échec il y a. Car ces «très bons devant l’Eternel» sont toujours proportionnels au taux de scolarité. S’ils sont légions au Bénin, ils doivent être mult fois légions élevées à la puissance 100 en France. Imaginons le nombre de Français qui ne savent ni lire, ni écrire, ni parler correctement leur propre langue ! C’est donc un phénomène humain qui, en tant que tel, ne doit pas nous scandaliser. Ne soyons donc pas plus royalistes que le roi.
Ainsi donc, notre système éducatif n’est pas aussi parfait que nous le pensons, puisque ceux-là n’arrivent pas à s’y adapter.
Baisse de niveau
Il importe de souligner que la généralisation des NPE vient d’atteindre la classe de 3e, dans l’enseignement secondaire et que l’enseignement technique et professionnel, de 6e en Terminale et à tous les niveaux professionnels, continue de suivre les Programmes Intermédiaires. Par conséquent, la baisse de niveau ne doit pas s’attribuer uniquement aux NPE. D’ailleurs, elle n’est pas liée aux NPE mais plutôt à quatre causes fondamentales : le gèle de recrutement des enseignants depuis 1987, la fermeture des écoles normales, les classes pléthoriques et volantes et le recrutement tous azimuts d’enseignants sans formation initiale.
Le gèle de recrutement des enseignants depuis 1987
Il y a 22 ans, l’Etat a gelé le recrutement des instituteurs et des professeurs qu’il a formés à grands frais, sans fermer les écoles normales. La conséquence est que la pénurie va grandissant. Avec la gratuité de l’école depuis la rentrée 2006-2007, la moisson devient abondante et les ouvriers peu nombreux.
La fermeture des écoles normales
Au bout du compte, il ferma l’école normale supérieure et toutes les autres écoles normales des instituteurs. Il en ressort un besoin accru de formation et de recyclage
Les classes pléthoriques et volantes
L’effectif idéal par classe pour une bonne didactique est de 20, 30 ou 40 au plus. Actuellement, dans les établissements publics, on compte en moyenne 70 apprenants par salle de classe. Prenons un petit établissement de 700 élèves avec seulement 4 salles. Pendant que 280 sont en classe, 140 sont au terrain, s’il y en a un, et le reste, soit 280 élèves attendent leur tour d’aller en classe ou au terrain. Les 700 apprenants sont répartis en 10 groupes pédagogiques de 70 chacun. Aucun groupe pédagogique n’a de salle fixe. Parfois, on favorise les classes d’examen, sinon le groupe est ballotté de salle 1 en salle 4, 2 ou 3 selon le jour et selon l’heure ou la matière. Voilà en quoi consistent les classes pléthoriques et volantes… Il y a de quoi être pris de vertige et de perdre la boussole, surtout lorsqu’on a 11 voire 10 ans. Ce point symbolise le manque notoire de salle de classe, d’infrastructure sportive, de laboratoire muni d’équipement adéquat, de matériel didactique ,de bibliothèque, de mobilier léger pour faciliter les regroupements et les retours en plénière.
Le recrutement tous azimuts d’enseignants sans formation initiale
Acculé par la pénurie criarde des enseignants, l’Etat recrute des gens qui ne sont pas formés pour s’occuper des écoliers ou des élèves. L’école est la première gare de la vie de l’enfant. S’il rate le train à cette étape, cela peut lui être fatal. Si la base est ratée, il n’y a plus qu’à retirer l’échelle. Le drame est qu’ils constituent la majorité des enseignants. Ils disparaissent dès qu’ils trouvent une situation meilleure.
Ces quatre causes de baisse de niveau est un monstre hideux quadricéphalique. Et toutes les fois que ce démon pactise avec des grèves perlées à durée illimitée, avec des menaces d’année blanche, nous allons de Charybde en Scylla et les résultats sont plus que macabres. C’est pourquoi, et syndicats et gouvernants doivent les éviter, dans la mesure du possible. La baisse de niveau n’est donc pas liée spécifiquement aux NPE.
Perspectives miroitées des NPE
Mon premier article comporte deux parties et, dans le déroulement de ma pensée, je me réfère tantôt au temps jadis, tantôt au présent. L’autrefois, où l’on naissait les yeux fermés, est opposé à maintenant où l’enfant paraît les yeux ouverts. L’antiquitus, où la manipulation d’une lampe torche était un véritable casse-tête et où certains s’évertuaient à l’éteindre au souffle est à l’antipode du nunc où même les analphabètes savent utiliser la calculatrice. Dans l’antiquité, on saisissait la plume (d’oiseau) pour écrire ; aujourd’hui, on rédige avec l’ordinateur… Vouloir attribuer cette évolution aux NPE serait absurde. Les perspectives de ceux-ci sont ailleurs et je n’ai rien dit d’autre dans ma rhétorique.
«Res Dixit»
Avec déférence, je suggère que cette démarche pédagogique proposée soit nuancée. Je suis d’accord si res désigne la nature car elle comporte encore des choses à découvrir. Et même dans ce cas, j’aurais préféré Natura ou Veritas dixit, la vérité a dit, la vérité ou l’essence d’une partie de la nature s’est révélée ou est découverte. Il y a adéquation entre la raison et la chose.
Mais je ne suis plus d’accord lorsque res signifie chose faite de main d’homme, parce que d’une part, elle n’a pas de mystère pour nous. D’autre part, nous pouvons la modifier, en l’occurrence la grammaire française n’est pas parole d’évangile. La belle preuve en est que «mèzon» et des énormités plus enrageantes se lisent sur l’Internet. Et le français par manque de pragmatisme risque d’exister désormais sous deux formes : le français classique que nous aimons tous et le français moderne.
Par ailleurs, dans l’ancien temps, lorsque le maître donne la formule du périmètre du rectangle, l’élève se contente d’en prendre note et d’assimiler sans comprendre nécessairement. C’est le Magister dixit, le maître a dit. Aujourd’hui, si le maître donne la formule, l’élève va lui demander pourquoi. Alors, il sera obligé de fournir ciseaux, ficelles, feuilles, bûchettes, doubles décimètres… toutes les aides qui permettront de chercher et d’aboutir à la formule du périmètre du rectangle. Et à la fin, et maître et élève vont tirer la conclusion : «Diximus, nous avons dit». C’est la démarche de résolution de problème en Approche Par Compétence (APC), démarche qui soutient les NPE. C’est pourquoi, l’APC est la démarche qui convient le mieux à nos enfants, en ce XXIe siècle.
«Des examens à 100% ou presque de réussite»
Ici, je fais remarquer avec respect que mon maître aurait exagéré. En ma connaissance, il y a eu malencontreusement un seul examen à 100% de réussite. C’était le CPE de la session de juillet 2005. L’évaluation de cette nouvelle démarche n’était pas bien maîtrisée. C’est pourquoi, il urge d’ouvrir les écoles normales et d’organiser régulièrement des stages de recyclage.
«Arrêter les nouveaux programmes d’études»
Avant toute décision, il importe de délibérer, à plus forte raison, lorsque l’enjeu est d’une importance aussi capitale. Alors simulons. L’Etat béninois décide d’arrêter les NPE. Que se passera-t-il dans les différents ordres d’enseignement ?
Au cours primaire
Les NPE sont déjà généralisés du CI au CM2.
Les enseignants recrutés tous azimuts sans formation initiale y constituent la grande majorité. Ils n’ont que des formations modulaires sur la base de l’APC, du Diximus et ignorent tout de l’ancienne démarche, du Magister dixit. La minorité qui a fait l’école normale est une denrée rare en voie de disparition.
A la rentrée prochaine, quels autres programmes seront adoptés ? Quels autres documents didactiques? Et quels autres enseignants vont se charger du CI ? Est-ce les anciens ? Ils sont rares et ne pourront pas couvrir tous les besoins. Est-ce les nouveaux ? Et pour quels programmes ?
Les doublants du CI vont subir quel sort ?
Les écoliers du CP au CM2 vont sûrement continuer avec les NPE avec la ferme consigne de ne jamais doubler. Ce qui n’est pas évident. Ainsi ces derniers seront conduits délicatement jusqu’en classe de 3e. Les derniers, ceux qui vont faire le CP, l’année prochaine y parviendront dans 10 ans c’est-à-dire en 2014.
Mais que fera-t-on d’eux après la 3e, les établissements pilotes ne pourront pas les contenir tous? Ce serait une impasse.
Au cours secondaire
Toutes les questions sans réponse au cours primaire demeurent. Les enseignants sortis de l’école normale étant de plus en plus rares et la grande majorité étant constituée d’encadreurs qui ne connaissent que le Diximus.
Au secondaire, la généralisation a atteint la classe de 3e, mais l’expérimentation est déjà parvenue en Terminale.
Ceux qui passent en seconde vont rejoindre les établissements pilotes qui ne pourront pas les contenir tous. Des problèmes de déplacement vont se poser, lorsque l’établissement expérimental n’est pas à proximité. Ce serait du gâchis.
Les doublants vont rester sur place. Mais ceux qui auront fait la Terminale dans les établissements pilotes ainsi que tous les autres depuis le CP du primaire et qui n’auront pas le droit de doubler auront leur avenir hypothéqué étant entendu que la liaison enseignants secondaire et université n’aurait pas été faite. Une situation du genre s’est déjà produite lorsque les tous premiers élèves des NPE sont parvenus en classe de 6e. Deux ou trois promotions entières ont été sacrifiées avant que les NPE ne soient admis au secondaire.
NB : Délibération
Si l’on arrête les NPE l’année prochaine, de graves questions vont demeurer sans réponse. L’avenir des enfants serait hypothéqué. Le bilan serait négatif sur tous les plans… Et cela n’arrêterait pas la baisse de niveau. Par ailleurs, mes amis les «très bons devant l’Eternel» iraient croissant proportionnellement au taux de scolarité. Si l’on arrête les NPE l’année prochaine, plus qu’une hécatombe, ce serait l’abomination de la désolation !
Mais si par contre les NPE demeurent, les sacrifices sur tous les plans seraient justifiés et récompensés. Tout irait de l’avant. On aurait le temps de corriger les tirs de forme et de renforcer la dimension enculturante qui ne pourrait se faire sans l’introduction des langues maternelles à l’école. A ce titre, j’acclamais des mains et des pieds, lorsque mon fofo Roger avait mis la main à la charrue… J’espère que le ministre de l’alphabétisation ne s’arrêtera pas en de si bon chemin. On aurait aussi à renforcer la deuxième démarche pédagogique de l’APC : celle de la réalisation de projet qui permettrait d’avoir des atouts pour créer des emplois et prendre des initiatives. Ainsi, on ne formerait plus des diplômés sans emploi et des consommateurs passifs des produits étrangers. Ainsi, nos enfants ne seraient plus des «Peau noire - masque blanc» de Frantz Fanon. Dans le greffage culturel qu’est l’éducation, nos apprenants ne seraient plus des greffons mais plutôt des sujets solidement enracinés dans leur culture, à l’image de notre cher et regretté patriarche, le cardinal Bernardin Gantin dont le nom, ici est plus que symbolique ! C’est à ces seules conditions que nous allons prendre l’envol pour le développement. Mais dans l’immédiat, il urge d’établir la liaison enseignement secondaire-université des NPE pour ne pas hypothéquer l’avenir de ceux qui sont en Terminale expérimentale.
Ainsi, étant entendu que les Programmes Intermédiaires nous aliènent et compromettent notre développement, fort de ce que les NPE nous enracinent dans notre culture et nous mettent en orbite pour notre prospérité et notre émergence, qu’avons-nous encore à défaillir et à gémir ? Qu’avons-nous à nous perdre en conjectures et à hésiter ? Ne soyons ni alarmistes, ni défaitistes. Avant de combattre, ne nous estimons pas perdus. Voltaire dirait : «tout est mauvais aujourd’hui dans les NPE, voilà l’illusion. Demain tout ira bien, voilà notre espoir». Qui a perdu l’espoir a tout perdu ! Osons enfin dire : «Yes we can !» Wolé Shoyinka nous exhorterait en ces termes : «Non, le tigre ne pleure pas sa tigritude, il bondit !».
Norbert Tonoukouen
Parent d’élève