«Mgr de Souza, un modèle de serviteur de Dieu»
Interview de Mgr Agboton
Mgr Marcel Agboton, archevêque de Cotonou, nous a accordé une interview exclusive sur la vie et l’héritage spirituel de Mgr de Souza, ce grand homme qu’il appelle «un modèle de serviteur».
La Croix du Bénin : Mgr Marcel Agboton, nous fêtons ces jours-ci les 10 ans de décès de Mgr de Souza. Vous êtes son actuel successeur sur le siège épiscopal de Cotonou et un membre de sa famille, par votre maman qui est de Souza. Quels étaient vos liens ?
Mon histoire avec Mgr de Souza, si je peux ainsi parler, remonte aux années 1960, l’année de mon entrée au grand séminaire St Gall. Nos liens se sont tissés et consolidés et ont couvert trois étapes importantes de ma vie : grand séminariste, prêtre et nouvel évêque. Quand j’entrais à St Gall, Mgr de Souza était en 5e année. Je suis donc resté deux ans avec lui. Il avait beaucoup d’affection pour moi. Il était un aîné et un grand-frère et m’avait beaucoup aidé durant mes premières années au grand séminaire. J’entretenais avec lui de réels liens d’amitié et de fraternité que favorisait notre passion commune pour le football : Mgr de Souza était un excellent ailier gauche et moi un gardien de but. De plus, je l’admirais pour sa qualité intellectuelle. Après ses études à Rome, il est revenu à St Gall comme professeur d’ecclésiologie alors que j’étais en 6e année. J’ai beaucoup reçu de lui. Il y avait entre lui et moi une belle complicité. Quand je suis devenu prêtre et nommé recteur de séminaire, Mgr de Souza m’a été d’un précieux secours. Il m’a soutenu dans mon ministère sacerdotal autant à Porto Novo, à Adjatokpa qu’à Parakou et m’a redonné courage en des moments difficiles. C’est lui qui , le 5 janvier 1995, est venu annoncer à Parakou que j’étais nommé évêque de Kandi. Cela a encore renforcé nos liens. Il a porté à l’Eglise de Parakou et à celle de Kandi la nouvelle du don que l’Eglise leur faisait d’un pasteur. Cela a certainement provoqué en lui une attention particulière pour le nouveau diocèse au-delà de ma personne. En me quittant ce jour-là, il m’a dit courage et félicitation et aussitôt, il m’a fait la promesse de me donner immédiatement un prêtre Fidei donum. Et il a tenu promesse. Il n’a pas cessé de me soutenir alors que j’étais à Kandi. Nos liens étaient donc à la fois personnels et ecclésiaux.
Comment vous a-t-il marqué dans vos premières années d’épiscopat ?
J’ai été marqué par sa générosité ecclésiale. C’est un trait particulier de sa personnalité. Après le sacre, c’est de lui que j’ai reçu la dernière parole. Au moment où il devait partir, il est venu me serrer la main et m’a dit : «nous allons tous partir et te laisser seul, mais tu ne seras pas seul». Et il ne m’a pas laissé seul. Il a orienté des donateurs, des bienfaiteurs et même des communautés religieuses vers le diocèse de Kandi pour soutenir, disait-il, la première évangélisation. Mgr de Souza avait un grand souci des diocèses naissants. Il ne souhaitait pas du tout qu’on coupe l’élan des nouveaux évêques. Il aurait certainement tout fait pour que la tradition de l’Eglise, demandant que, lorsqu’un évêque est nommé dans un diocèse, il y reste, soit respectée. La mort nous l’a arrachés trop tôt pour la suite de mon histoire épiscopale.
Que diriez-vous, Mgr, si on vous demandait de le proposer comme modèle pour les jeunes d’aujourd’hui?
Je crois qu’on peut le proposer comme un modèle pour les jeunes d’aujourd’hui. Mgr de Souza était un homme de passion. Il portait et entretenait en lui un feu qui brûlait: la passion de sa vie. Ce feu, il voulait le communiquer et le partager. Ce qui le rendait éternellement jeune. Qu’est-ce qu’être jeune sinon être habité par un feu, une passion, qui met en mouvement et fait courir ; un jeune sans passion est un vieillard précoce. Un deuxième trait de Mgr de Souza qu’on peut proposer aux jeunes est qu’il ne se satisfaisait pas de ce qu’il accomplissait. Il ne dormait pas sur ses lauriers. C’est l’homme continuellement en train d’inventer. Il donnait l’impression de n’avoir rien fait tant qu’il n’avait pas encore fait davantage. Un dernier trait qui est une grande qualité qu’on reconnaît au jeune est qu’il est oublieux de lui-même. Il était d’une grande générosité. Il ne calculait pas. Il avait de la vitalité en lui. Et cette vitalité, il voulait la communiquer. Il avait horreur des paresseux. Ses séminaristes en savent quelque chose.
Mgr, nous fêterons en 2011 150 ans d’évangélisation, est-ce qu’il n’est pas temps que l’Eglise du Bénin propose des modèles comme Mgr de Souza et introduise, si le terme n’est pas trop audacieux, leur cause de béatification. Est-ce qu’on peut commencer par en parler ?
Je crois qu’on peut commencer à en parler en pensant même à des prêtres comme Thomas Mouléro, premier prêtre du clergé béninois, au jeune prêtre Florent Nascimento et à des chrétiens dont la vie, le dévouement et la conviction sacerdotale ou chrétienne continuent de nous inspirer. Mgr de Souza a franchi l’étape du «serviteur de Dieu» qui s’est consumé pour le Christ jusqu’au bout. Son cœur était plein de zèle pour l’œuvre de Dieu. Je le considère comme un modèle de serviteur de Dieu. Lui-même s’appelait «serviteur du Christ dans l’Esprit du Père»: c’était sa devise sur ses armoiries.
Vous avez voulu avec votre comité d’organisation que la célébration des 10 ans de décès de Mgr de Souza soit autour du thème : «Mgr de Souza, Homme d’Eglise, de dialogue et de développement». Pouvez-vous nous en dire un mot et montrer en quoi être homme d’Eglise, de dialogue et de développement est aujourd’hui nécessaire pour notre société ?
Homme d’Eglise, c’est un trait essentiel pour qui veut parler de la figure de Mgr de Souza. Vouloir le récupérer dans une autre catégorie, c’est méconnaître totalement sa personnalité. Dès le départ, il s’est situé comme serviteur du Christ dans l’Eglise comme prêtre. Il s’est toujours présenté comme celui-là qui a voué et consacré toute sa vie pour le nom du Christ, pour l’expansion de l’Eglise et aussi pour la mission salvatrice que le Christ est venu réaliser au milieu de nous. Il était un homme totalement d’Eglise, comme prêtre, comme curé, comme archevêque. Il l’était parce qu’homme de foi, une foi à déplacer les montagnes, à provoquer même la providence. Le secret de cette dévotion pour l’Eglise, il l’a puisé dans la parole de Dieu. Son amour pour la parole de Dieu a développé en lui un attachement plus particulier au Christ et à son Corps mystique qu’est l’Eglise. C’est la vraie dimension du service qu’il a rendu à notre pays au moment de la conférence nationale des forces vives. Aucun titre ne lui importait plus que celui du prêtre.
Homme de dialogue : Il pouvait parler avec tout le monde, aussi bien dans des cercles très savants, très intellectuels qu’avec de simples gens. Il avait le charisme de se mettre au niveau et à la portée de son interlocuteur, d’entrer dans la pensée de l’autre pour le comprendre, tirer le meilleur de lui, et lui donner le meilleur de lui-même. Il fut l’un des acteurs principaux de la rencontre du pape Jean-Paul II, lors de son dernier voyage dans notre pays en février 1993, avec les chefs des religions traditionnelles et les musulmans. Il pouvait dialoguer aussi sur des questions profanes: sa vaste culture le lui permettait. Il savait dialoguer avec les jeunes, avec les enfants et même avec un bébé, rien que par sa seule présence.
Homme de développement : on l’a vu à travers les œuvres qu’il a accomplies ; développement d’abord du diocèse dont il avait la charge sur les plans spirituel et pastoral; développement ensuite en tant que promotion de la dignité de la personne humaine, surtout des plus défavorisés : les enfants en situation difficile, les jeunes déscolarisés, la santé. Il a consacré et son temps et son avoir et ses finances et même sa vie à son diocèse. Homme du don généreux, il a pu devenir un homme de pardon.C’est l’un des rares en Afrique qui ait prôné le pardon comme moyen de régler les crises et conflits politiques. C’était un homme de pardon, un homme de Dieu qui pouvait aider celui qui a mal fait à se racheter. Parce qu’il croyait en l’homme, il savait stimuler l’autre à produire ce qu’il a de meilleur en lui et croire en ses capacités. Il y aurait tant à dire sur Mgr de Souza, mais d’autres qui l’ont plus approché que moi, vous en diront davantage.
Propos recueillis par
Abbé Serge Bidouzo