«Le jour viendra où dans ma propre chair je verrai Dieu»
«Je crois en la résurrection de la chair», confessons-nous dans le Credo. Car effectivement, le Christ est mort et ressuscité pour nous. Pour nous ressusciter corps et âme. Maintenant et au dernier jour. Donc le regard du chrétien et son rapport au corps vivant ou mort doit être converti par le mystère de la résurrection.
La résurrection de Jésus en sa chair est le centre de l’histoire chrétienne du salut. Quand Tertullien affirme que «la chair est la charnière du salut», il exprime la valeur du corps et son importance dans l’œuvre de la rédemption. Le corps, ce lieu concret de l’existence temporelle de l’homme est pour le chrétien ce en quoi et par quoi il recevra la vie éternelle. Ainsi la vie par delà la mort ne peut être conçue seulement sous la forme de l’immortalité de l’âme, mais comme un autre mode d’existence de l’homme tout entier, âme et corps.
Je suis un corps
Le corps de l’homme que Jésus a honoré et sauvé en s’incarnant et en ressuscitant, est la dimension de son être situé dans l’espace et le temps. Il est ce en quoi et par quoi il entre en communication avec l’autre, avec le monde et avec Dieu, ce en quoi et par quoi il aime, souffre physiquement et moralement, travaille, éprouve joie et plaisir. Ainsi entendu, le corps humain ne se réduit pas à sa fonction organique et biologique. Il désigne l’homme entier qui n’est pas seulement structure mais histoire. C’est pourquoi il serait plus juste de dire : je suis un corps que de dire : j’ai un corps. Le corps, c’est la personne. Et il a une valeur primordiale aux yeux de Dieu. Cette valeur est mise en relief dans le rituel des sacrements où le corps tient une place de choix.
Mon corps et les sacrements
Dans chaque sacrement, et surtout dans les sacrements d’initiation chrétienne, c’est à travers le corps que le signe sensible donne la vie de Dieu à la personne humaine. Au baptême, l’eau est versée sur le corps ; ou bien le corps est plongé dans l’eau pour signifier que le baptême détruit notre corps de péché et fait renaître ce corps à la vie de Dieu (cf. Jn 3, 5-8). Ce corps est la maison du Christ (Cf Hb 3, 6). C’est sur ce corps regénéré par le baptême qu’on imprime le Saint Chrême; ceci exprime la dignité de ce corps devenu membre du Corps du Christ, prêtre, prophète et roi (cf.1 P 2, 9). A la confirmation, l’évêque impose les mains sur la tête du confirmand et marque son front du Saint Chrême. Son corps, membre du corps du Christ devient temple de l’Esprit Saint : «votre corps est le temple de l’Esprit» (1 Co 6, 19 ; cf. 1 Co 3, 6). Ce corps est nourri du corps et du sang du Christ, nourriture de vie éternelle : «celui qui mange ma chair et boit mon sang à la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour» (Jn 6, 54). Cette nourriture eucharistique est pour notre corps remède pour l’immortalité. En effet, le Christ prend les éléments de cette nature humaine, le fruit de nos labeurs, le pain et le vin pour les accepter surtout comme l’expression visible et concrète de notre sacrifice spirituel et cela devient son corps et son sang comme une actualisation sacramentelle de l’incarnation. C’est déjà une forme de communion. L’acte de communion se poursuit quand il se donne à nous, à manger. Dieu vient en nous, en tant que nous sommes individu, corps, chair et communauté, pour que notre souhait exprimé par le dialogue avant la préface devienne une réalité : nous élevons notre cœur vers Dieu pour que toute notre humanité soit levée vers lui. C’est aussi le sens du mouvement d’ascension exprimé par la doxologie. Le respect du chrétien pour le corps tient à tout cela. Notre corps est un tabernacle vivant.
La foi chrétienne en la résurrection de la chair est certes confessée comme un article de foi, mais elle traverse la célébration de tous les sacrements. Elle traverse toute la vie de prière et toute l’existence du chrétien. Cette foi affirme donc l’unité du corps et de l’âme: nous avons vu à travers chaque sacrement la médiation de la chair qui va de la chair du Christ à la nôtre pour nous sauver tout entier, corps et âme. Comme le dit si bien Tertullien : la chair est lavée pour que l’âme soit purifiée; la chair est ointe, pour que l’âme soit consacrée ; la chair est consignée, pour que l’âme soit fortifiée ; la chair est ombrée par l’imposition des mains, pour que l’âme soit illuminée par l’Esprit ; la chair est nourrie du corps et du sang du Christ pour que l’âme soit rassasiée de Dieu1. Ainsi le corps et l’âme ne peuvent être séparées dans la récompense, puisque le service les réunit.
De la mort à la sépulture : questions pratiques
La qualité de notre foi en la résurrection de la chair s’exprime dans la manière dont nous traitons nos morts. Mais réfléchissons-nous toujours à ce que nous faisons ? Les rites funéraires chrétiens sont de véritables lieux de catéchèse sur la résurrection et la résurrection de la chair.
La pression de certaines pratiques sociales est tellement forte que certains ne savent pas comment échapper. Un seul exemple parmi plusieurs : la question du corps laissé pendant longtemps à la morgue. C’est devenu aujourd’hui presque un phénomène à la mode de laisser le corps du défunt à la morgue pendant des mois, parce que souvent ce corps est considéré comme un simple objet inanimé dont on peut disposer à sa guise. C’est l’expression d’une certaine conception du corps qui ne serait que l’enveloppe de l’âme. Ce qui pose aussi le problème connexe de la réincarnation. Celle-ci met en cause l’identité et l’unicité de la personne humaine, en tant qu’il est un sujet unique et irremplaçable devant Dieu. L’âme qui se réincarne se trouve réduite au statut de principe qui change successivement de mode d’être à chaque existence. La réincarnation n’offre pas de salut au corps qui n’est qu’une enveloppe interchangeable. Cette logique n’est pas compatible avec l’anthropologie judéo-chrétienne qui fait du corps le «symbole» ou le «sacrement» de l’âme. C’est la personne tout entière, corps et âme, qui est ressuscitée.
Le sens des rites funéraires chrétiens
Quand le chrétien meurt, son corps est objet d’un grand soin et d’un grand respect de la part de l’Eglise. On fait une toilette au corps et on l’habille dans l’esprit du soin qu’a reçu le corps de Jésus (cf. Jn 19, 40). Le corps du chrétien défunt, membre du corps du Christ, est d’une valeur telle que le soin qu’on doit lui donner n’a pas de prix (Mc 14, 8 ; Jn 12, 7, l’onction à Béthanie). Une veillée funèbre a lieu chez le défunt ou à la chambre mortuaire, au cours de laquelle on confie le corps du défunt à la miséricorde divine par l’intercession des anges et de la Vierge Marie, en récitant le chapelet et en chantant le Salve Regina. A la levée du corps, le prêtre l’asperge d’eau bénite en mémoire de son baptême pour signifier que ce corps plongé dans la mort du Christ ressuscitera avec le Christ ( cf. He 10, 22). Il récite ou chante le psaume 129, De profundis. En se rendant à l’église, le psaume 50, Miserere pour que Dieu purifie la personne du défunt, corps et âme de tous ses péchés. A l’église, est offerte la célébration eucharistique en l’honneur du défunt. Comme à l’occasion du sacrement de baptême, le corps du défunt est accueilli à la porte de l’Eglise pour une entrée spéciale dans la famille de Dieu. La disposition physique de la dépouille devant l’autel est très évocatrice de sa position habituelle dans l’église du temps de son vivant. S’il est un chrétien laïc, il entre les pieds devant ; quand c’est un prêtre, il entre la tête devant. Et il garde cette position pendant toute la célébration. C’est dire que même mort, nous participons à l’Eucharistie, sacrement du corps et du sang du Christ, signe de la communion entre le monde visible et le monde invisible. La messe est la meilleure prière pour les morts et le meilleur lieu sur terre pour comprendre et expérimenter les avant-goûts de la résurrection de la chair.
Et quand nous nous prosternons devant la dépouille du chrétien défunt, que faisons-nous ? Lui témoigner respect et révérence. Ce corps est plus qu’un simple objet ; c’est une personne promise à la résurrection. C’est ce que nous exprimons dans le chant de l’absoute ou du dernier adieu: «le jour viendra où dans ma propre chair, je verrai Dieu, mon Rédempteur». Le prêtre asperge d’eau bénite le corps du défunt en mémoire de son baptême ; il l’encense pour rappeler qu’il a été le temple du Saint-Esprit: «En signe de respect pour notre frère, dit-il, que cet encens entoure son corps et monte devant Dieu avec notre prière»2; cet encens qui entoure le corps du défunt est l’expression du respect et de l’hommage adressée à sa royauté (cf. Mt 2, 11). Ensuite, la dépouille est conduite en procession au cimetière au chant du In paradisum, dans l’espérance que le corps du défunt est conduit au ciel par les anges. Le cimetière est en principe un lieu qui mérite soin et respect. Mais nous n’y faisons pas souvent attention. Si nous pensons autant de bien du corps de nos défunts, ce lieu doit être tenu propre.
Le passage au «corps ressuscité»
Le principe indépassable de notre résurrection est la résurrection du Christ avec son corps humain crucifié et glorifié (Cf 1 Co 15, 21). Le Christ ressuscité a été vu (Cf 1 Co 15, 5-8), il a été touché, il a mangé et bu avec les disciples (Cf Lc 24, 39-43). Cependant, il est vivant d’une vie qui est au-delà du monde physique et historique. Cette vie spirituelle passe par son corps d’homme que l’on qualifie de corps «spirituel», c’est-à dire animé par l’Esprit de Dieu, libre par rapport aux conditions de l’espace et du temps. La résurrection du Christ est la promesse en acte de la résurrection de la chair. Nous serons sauvés dans tout ce qui fait notre condition concrète, mais dans une continuité et une discontinuité entre notre état présent et notre état futur: «continuité respectueuse de notre identité historique; discontinuité qui à travers la brisure de la mort, nous fera passer de notre condition empirique marquée par le péché à la condition de corps spirituel et glorieux, c’est dire d’un corps entièrement réconcilié avec l’Esprit : par la puissance de l’Esprit de Dieu, le corps se fait alors esprit, tandis que l’esprit se fait corps incorruptible»3. L’Esprit-Saint ne viendra pas reconstituer nos corps de chair, mais il les fera accéder à un nouveau mode d’existence, à une condition spirituelle qui est une perpétuelle relation d’amour à Dieu. Et c’est forts de cette foi en la résurrection de la chair que nous pouvons proclamer: «Le jour viendra où dans ma propre chair, je verrai Dieu, mon Rédempteur !»
Abbé Serge Bidouzo
Notes
1 Tertullien, La Résurrection de la chair, VIII
2 La Célébration des Sacrements, présentée par Pierre Jounel, Mame-Desclée, 2006, p.991
3 Bernard Sesboüé, Pédagogie du Christ, cerf, Paris 1995, p.129