L’Afrique et la crise financière:
Travailler à un modèle qui n’écrase pas l’homme
Dans cette interview exclusive, l’abbé Alphonse C. Quenum propose sa lecture de penseur chrétien et africain sur la crise financière qui traverse les sociétés industrialisées et ses implications pour le continent noir. Selon lui l’Afrique a, dans cette crise, des raisons supplémentaires de semer pour un nouvel avenir, le sien et celui du monde.
Une interview de l’Abbé Alphonse Quenum, Recteur de l’Ucao
La Croix du Bénin : Quelle lecture faites-vous de la crise financière qui secoue le monde ?
Père Alphonse Quenum: La dimension financière et monétaire de la crise est la plus visible et c’est d’elle que tout le monde parle, alors qu’il y a aussi, sous-jacente, une crise que j’appelle prométhéenne, c’est-à-dire : tout ce que l’on peut faire, on croit devoir le faire. Telle est, pour une bonne part, la démarche dans laquelle l’Occident donne l’impression d’exceller.
On nous a fait croire que la technologie avancée, non contrôlée était une dynamique incoercible qui libèrerait le champ à la pensée. Or que voyons-nous ? C’est la technologie qui consume l’homme et le met lui-même, je dirais, en position d’écrasement par la création de sa propre intelligence. L’Occident a poussé trop loin la logique du productivisme au point d’oublier celui qui doit être au centre de tout cela, c’est-à-dire, l’homme. Or, c’est justement l’homme qui doit être au centre de tout ce qui s’organise. Il est et doit rester au commencement comme acteur. Il doit être la finalité aussi comme le sujet en vue duquel toutes les prouesses technologiques s’accomplissent…
Pendant la guerre froide, des Africains ont tenté d’insuffler quelque chose de nouveau. Mais les modèles dominants nous ont laissé croire par exemple qu’il n’y a pas de 3e voie et nous n’avons pas pu faire grand-chose contre notre servilité et notre tendance à seulement consommer. La plupart de nos cadres militants marxistes ou libéraux répétaient à l’envie cette chanson alors que précisément non seulement il y a une 3e voie, mais il y a plusieurs autres voies qu’il faut chercher. Je pense que la préoccupation majeure qui doit être celle des Africains aujourd’hui, c’est d’étudier profondément les échecs et les crises de l’Occident… Comment allons-nous nous en sortir ? Comment remettre l’homme au cœur de toute cette technologie avancée, au cœur de tout ce productivisme ? Nous devons en être d’autant plus préoccupés que nous ne sommes pas des consommateurs effrénés. Même si nous y sommes poussés, nous sommes à la périphérie. Nous devons souhaiter et travailler à l’avènement de modèles qui soient à la mesure réellement de l’homme et qui ne l’écrasent pas.
Aujourd’hui, la faiblesse même de l’Occident productiviste, c’est qu’on a l’impression qu’elle a une carence de pensées. Il n’y a plus de penseurs englobants. On a mis de côté la philosophie et on est devenu sous un certain angle des manuels. L’homme n’est pas que manuel, l’homme est un pensant. Il faut que la pensée conditionne le manuel, c’est-à-dire tout ce qui vient de la création, de la technologie.
Qu’entendez-vous par penseurs englobants ?
Prenons l’exemple de la France que nous connaissons un peu moins mal. La France de l’après-guerre a produit des penseurs antagonistes. Prenez Jean-Paul Sartre, c’est un perturbateur, on l’aime, on ne l’aime pas, mais il remettait un certain nombre de choses en cause. On peut citer Althusser et autres qui relisent le marxisme et essaient de l’adapter, de le lire de façon plus critique et moins dogmatique. Prenez un penseur englobant comme Raymond Aron qui est de la droite. Je veux parler de tant de penseurs qui ont offert au champ politique des matériaux de réflexions. Les divers partis de droite ou de gauche cherchaient à travers les écrits de ces hommes de pensées ce qu’ils peuvent proposer à des fins d’organisation de la société pour construire le possible. Le politique a besoin de l’utopie des grands penseurs pour se propulser dans l’avenir. Quand il n’y en a plus, tout le monde est nez à nez. D’ailleurs, les élections européennes de la semaine dernière prouvent combien l’Europe s’essouffle, faute de nouvelles idées pour la faire rêver et aller plus loin.
Comment articulez-vous le lien entre la crise morale et la crise financière
Le lien entre la crise morale et la crise financière tient au fait qu’il y a un laisser-faire. Le laisser-faire a provoqué un déchaînement, et le règne de l’argent incontrôlé. On a beau crier à la corruption, elle s’étale sous nos yeux avec des formes anonymes. De temps en temps, on arrive à la cristalliser et à la traquer. La morale derrière tout cela apparaît ringarde. Or maintenant, on se rend compte qu’aucune société, quelle qu’elle soit, ne peut exister sans « inter-dits », c’est-à-dire ce dont il est convenu de faire ou de ne pas faire ensemble. Ce n’est pas un lieu de blocage, mais c’est un lieu de consensus dynamique pour permettre à chacun de faire tout en respectant le seuil de la liberté de l’autre comme un lieu sacré. Je sens le vent du besoin d’une « resacralisation » de l’espace public. On a voulu désacraliser le lieu public en promouvant sans s’en rendre compte un individualisme sauvage qui évacue le respect même de la personne âgée par exemple, parce que toute faiblesse est considérée comme inutile. Autrefois, le jeune cédait sa place aux personnes âges dans un lieu public. Aujourd’hui, il se dit : j’ai le même droit que lui, pourquoi je vais lui céder ma place, s’il est vieux ce n’est pas mon problème…
Mais revenons à la question financière. On a l’impression qu’on avance avec une sorte d’hypocrisie convenue. Ceux-là même qui courent en disant qu’il faut réguler le marché, poussent trop loin leurs intérêts nationaux. On voit bien que les pays de la périphérie sont cyniquement victimes de cette forme de mondialisation où domine la loi des rapports. Vous voyez les contradictions à ce niveau, parce que c’est simplement le cynisme du marché.. Devant tout ça, comment insuffler une raison régulatrice ? Si donc choc des civilisations il peut y avoir, c’est au sens de civilisation morale. Ce n’est pas simplement au sens de il y a un peu plus de voitures, il y a un peu plus de maisons belles, on se déplace plus facilement d’un lieu à un autre. Il y a un manque de sens profond, on ne sait quelle est la finalité profonde de ce mouvement incontrôlé.
Il suffit de regarder, d’observer l’évolution des mots. On a discrètement évacué du champ de la réflexion le mot morale, et on y a introduit le mot éthique, croyant que le mot éthique est plus sain, moins religieux. Donc la désacralisation rampante gêne parce que la morale a besoin d’espace sacral, du sacré qui établit le seuil du profane et de ce qui tient lieu de transcendant. Qu’on l’appelle Dieu ou pas, il y a un besoin de transcendant, qui permet à tout le monde de dire nous avons quelque chose qui nous interpelle tous. Quand on évacue tout cela, il ne peut avoir que la loi de la jungle et elle est sauvage.
Que peut faire l’Afrique ?
D’abord, les premières réactions qui ont clamé que la crise ne nous concernent pas étaient erronées. Peu de temps après, on a commencé par les nuancer. Devant la crise, est-ce qu’on peut attendre une réflexion, une pensée prospective, un lieu d’éveil de ceux qui ne se donnent même pas le temps d’observer, de voir pour prévoir afin de pouvoir ? C’est la première gêne que j’ai. J’observe de plus en plus en écoutant par exemple les débats qui s’organisent par la Rfi, tantôt par la Bbc que,les débats sont d’une pauvreté décourageante au sujet de l’Afrique, au sujet de la périphérie, on a l’impression que personne parmi nous ne pense pour nous. Les gens sont préoccupés de partage du pouvoir. Or nous sommes confrontés à une crise qui nous interpelle pour sauver l’homme, l’homme africain, l’homme de la périphérie, pour qu’il ne soit pas encore un peu plus écrasé qu’hier.
Ce que nous pouvons faire, c’est de nous lire de nos lieux de fragilité, de vulnérabilité pour briser les chaînes sans prétention. Nous ne sommes pas seuls sur la planète, mais là où nous sommes, il faut que nous cessions d’être des objets pour nous montrer responsables. L’éthique de la responsabilité me paraît majeure d’abord au niveau de ceux qui ont beaucoup reçu, nos technocrates. Car de la périphérie il y a un problème de rapport à soi qui n’est pas clair. Nous sommes encore dans une logique de servilité. Il s’agit de mieux se prendre en charge pour le combat. Il ne peut pas y avoir de combat pour l’avenir s’il n’y a pas un minimum de ressort moral, c’est clair.
Donc en fait, vous êtes en train de dire que la crise devient une occasion pour nous de remarquer la pauvreté avec laquelle nous nous lisons. Les pays qui sont au centre du monde qu’ils mènent jusque- là étant en crise profonde, la périphérie ne peut plus se laisser mener. Nous devons donc trouver dans nos tréfonds la capacité de mieux penser notre rapport à nous-mêmes et à notre avenir. C’est bien cela ?
Totalement. Les pays du centre courent, ils se battent pour s’en sortir. Mais ils ne savent pas ce que ça va donner. Juste quelques exemples. Regardez les deux puissances potentielles de l’Afrique, pour ce qui nous concerne. L’Afrique du Sud, elle plonge dans la crise, elle a une diminution de sa croissance de moins de 6%. On dit que c’est la 1ère puissance de l’Afrique. Sur le plan moral, elle se donne un chef d’Etat qui monte au pouvoir et ne s’impose que par un populisme rampant. Son 1er discours est contesté totalement. Les gens disent que ce n’est pas du tout à la hauteur des défis qui se posent à sa société. Il promet 500.000 emplois d’ici à décembre. On n’a pas besoin d’être spécialiste pour voir que ce genre de propagande est ridicule. Il n’est dopé un peu qu’à cause de la coupe du monde. Et voilà la 1ère puissance du continent.
La 2e puissance, c’est le Nigeria. Démographiquement et potentiellement en économie. Regardez l’état du Nigeria, le pays n’est pas dirigé. Ce qui lui apporte des devises, des moyens de l’organisation de sa société, il en a, cela ne manque pas, c’est le 1er producteur du pétrole en Afrique, maintenant l’Angola lui a pris un peu la place. Il n’arrive même pas à distribuer du pétrole pour ses populations, il n’est même pas à la hauteur de la distribution primaire. .
Prenez aussi l’exemple de la Guinée qui est notre château d’eau. Les populations n’ont pas d’eau, elles n’ont pas d’électricité. Alors que la nature a gâté ce pays… Nous avons peur de prendre à bras-le-corps nos problèmes. Il faut voir comment assumer le cri de l’homme africain… Qu’est-ce que nous voulons apporter d’original au monde pour briser le cercle infernal de l’appauvrissement économique, moral et spirituel ?
.Le contexte de notre lecture, c’est un monde en crise, le centre du monde est en crise et la périphérie se sent interpellée doublement. Qu’est-ce qu’un penseur chrétien de la périphérie a à offrir à ce temps-ci ?
Un penseur chrétien de la périphérie doit essayer d’offrir d’abord le meilleur de soi en essayant d’être un exemple dans ce qu’il fait. Et à ce niveau, moi je suis convaincu que ce que chacun fait de bien et essaie de le faire de façon continue n’est jamais perdu. Ce fut ainsi hier, c’est encore ainsi aujourd’hui et ce le sera demain. Dans un environnement qui aplatit tout le monde en tenant que le mal fait, le mal subi, va de soi, il maintient le ressort de l’espérance et il se bat à son modeste niveau pour dire non, mais son non est un non agissant parce que quand il dit non, il ne se compromet pas, parce que dès lors qu’il se compromet, il n’apporte plus rien. Le penseur chrétien doit mettre le doigt sur le bien faire, le mieux faire, de façon constante. Parce que les raisons de se décourager sont nombreuses.
Dans les Ecritures, Tobie risque sa vie pour faire son devoir moral jousqu’au bout. Dans le Livre des Maccabées, le vieux à qui on a dit de se contenter de faire semblant de manger la viande impure le dit bien : Moi, à mon âge je vais faire semblant ? Quel compte je vais rendre à mes ancêtres et quel témoignage je vais donner aux jeunes ? Le témoignage du devoir moral envers et contre tout et aussi envers et contre tous.
La pensée suppose qu’il y a brassage d’idées. Le penseur chrétien est obligé de chercher les idées qu’il ne faut pas accroître simplement mais qui sont porteuses de vérités libératrices et de voir comment il peut contribuer à les semer pour qu’elles soient porteuses de fruits demain.
La logique de faire fructifier pour demain. Si l’on ne pense qu’à l’immédiat, si l’on ne pense qu’à soi, on ne s’en sortira jamais. Mais en pensant pour tous, en pensant avec tous, il faut aussi se dire : je ne récolterai pas le fruit nécessairement. Cela implique une ascèse et l’obéissance à la loi du temps, et ça implique une immense patience qui nous introduit dans le cœur de Dieu. Si c’est un penseur chrétien qui fait son devoir sans cesse, ce n’est pas toujours gratifiant dans l’immédiat, mais c’est porteur d’avenir. C’est comme ça que je vois. Je le vois d’autant plus comme ça que moi-même, dans ma petite trajectoire, la tentation du reniement d’être, la tentation du recul d’être, pourquoi tout cela guette ? Mais il faut maintenir le cap malgré tout et envers et contre tout. Et j’ai de plus en plus l’impression que nos compatriotes ont du mal à accepter ça parce qu’ils se disent c’est comme ça partout c’est-à-dire ils vous découragent avant que vous ne commenciez la première action. Ils vous enveloppent de soupçons et enveloppent l’action que vous entreprenez de soupçons.
Le débat que nous faisons là, vous et moi, si nous nous mettons sur la trajectoire de la quête du bien, nous ne perdons pas notre temps dans la mesure où si ce que nous disons l’un à l’autre est un lieu de mieux faire et qu’il ne s’agit pas de projeter des idées dans l’espace pour d’autres mais en se disant moi-même en quoi cela me concerne. Je dis que ce ne sera jamais du temps perdu. Les discussions de salon ne sont jamais du temps perdu s’ils contribuent à transformer le cœur d’une ou de deux personnes et que ces deux personnes-là sont des relais dans la cité.
Je reste toujours interrogateur sur ce problème de fond: pourquoi nos églises, nos temples, nos mosquées sont remplis et nous vivons sur des tas d’ordures. Moi je veux bien qu’on fasse un tabernacle gigantesque à Jésus adoré nuit et jour. J’aimerais encore mieux qu’on donne des chances de mieux soigner nos malades.
Propos recueillis par
André S. Quenum